Alimentation et nutrition, Environnement et développement durable, Économie
Qu’il s’agisse de nourrir un porc ou de faire atterrir un avion, la précision est primordiale.
C’est sans doute pour cette raison que l’intérêt pour l’alimentation de précision prend son envol. Lorsqu’elle est bien mise en œuvre, cette approche peut réduire les coûts et avoir des effets bénéfiques sur l’environnement. C’est dans cette optique que des scientifiques réalisent d’importants progrès dans le cadre de leur projet intitulé « Réduire les émissions de GES, les coûts d’alimentation et les besoins en main-d’œuvre grâce à l’alimentation de précision ».
« Les avantages de l’alimentation de précision sont évidents; le prochain objectif consiste donc à en favoriser l’adoption à grande échelle dans les exploitations agricoles », explique Laetitia Cloutier, responsable - Alimentation et nutrition animale au CDPQ (Centre de développement du porc du Québec inc.).
Dans le cadre de ses présentations, Mme Cloutier a constaté un vif intérêt de la part des éleveurs pour l’alimentation de précision et sa mise en œuvre dans leurs exploitations. Pour franchir cette prochaine étape, le système doit être rigoureusement testé en conditions commerciales, simple à mettre en œuvre et prêt à l’emploi.
« Il existe aujourd’hui de l’équipement permettant d’alimenter les porcs en groupe, mais les éleveurs ne savent souvent pas comment élaborer et mettre en œuvre le programme d’alimentation approprié ni comment formuler les aliments », explique Mme Cloutier. « L’alimentation de précision est très différente d’un système conventionnel et n’est pas facile à adopter. D’ici la fin du projet, nous espérons pouvoir fournir aux éleveurs des recommandations sur la meilleure façon de mettre en œuvre l’alimentation de précision, que ce soit pour de grands groupes ou individuellement. »
Passer à la pratique
Pour rendre l’alimentation de précision conviviale, il faut notamment trouver des moyens pratiques de l’appliquer dans des conditions réelles. Par exemple, le système exige de peser régulièrement les porcs, ce qui n’est tout simplement pas encore pratique dans les exploitations. Cette étude s'oriente donc vers une approche simplifiée qui consiste à relever le poids initial des porcs à leur entrée dans le bâtiment d’engraissement, puis à prévoir leur gain de poids à partir d’une courbe de croissance distincte selon le sexe.
L'alimentation de précision peut sembler difficile au début, mais les bénéfices sont considérables. Les économies réalisées sur les coûts d'alimentation sont estimées entre huit et dix dollars par porc, avec une réduction des apports en azote et en phosphore d'environ 20 à 30 %.
« En plus de permettre aux éleveurs de réduire leurs coûts, l’alimentation de précision contribue à la protection de la planète en diminuant les émissions de gaz à effet de serre de 5 à 8 % et à la protection de la santé des travailleurs en réduisant la présence d’ammoniac », explique Mme Cloutier.
Bien qu’il reste encore beaucoup à faire dans le cadre de cette étude, l’équipe réalise d’importants progrès. En 2024-2025, elle a réussi à appliquer des méthodes d’apprentissage profond (un type d’apprentissage automatique qui apprend aux ordinateurs à accomplir des tâches en tirant des enseignements d’exemples, un peu comme le font les humains) et de vision par ordinateur pour détecter automatiquement les accès aux mangeoires ainsi que les porcs se trouvant à proximité et utilisant les mangeoires. L’objectif est de mettre au point un algorithme de vision par ordinateur capable de prédire en temps réel le poids des porcs à partir d’images.
À noter que, dans les systèmes d’alimentation de précision individuels, les porcs reçoivent un mélange de deux aliments dont les proportions sont ajustées quotidiennement afin de s’adapter à l’évolution de leurs besoins nutritionnels. Alors qu’un aliment est formulé pour répondre à des besoins plus élevés en acides aminés, le second doit contenir des concentrations en nutriments nettement plus faibles afin de s’adapter à la baisse des besoins des porcs à un stade avancé de la période de croissance.
Cet aliment à faible teneur en nutriments peut être difficile à formuler en utilisant uniquement des céréales conventionnelles et des ingrédients riches en protéines. Les ingrédients riches en fibres, comme la farine de fléole des prés, peuvent aider à obtenir une dilution nutritionnelle appropriée tout en remplaçant une partie des céréales de l'alimentation par une ressource fourragère non comestible pour l'homme. La farine de fléole des prés est une forme finement moulue de foin de fléole des prés, riche en fibres et essentielle à la santé digestive des animaux.
Plus récemment, l’analyse du cycle de vie a démontré que la farine de fléole des prés réduisait considérablement l'impact environnemental associé à la production d’ingrédients alimentaires par rapport aux ingrédients conventionnels tels que le maïs et le blé.
En fait, la farine de fléole a réduit le potentiel de réchauffement climatique d’environ 50 % par rapport aux ingrédients céréaliers conventionnels. Cependant, bien que l’inclusion de farine de fléole des prés ait réduit l’impact environnemental de la production d’aliments pour animaux elle-même, elle a également réduit l’efficacité alimentaire et les performances de croissance, compensant partiellement ces avantages environnementaux.
« L’analyse du cycle de vie a également démontré que l’alimentation de précision pendant la phase de croissance et de finition réduisait systématiquement le réchauffement climatique et l’acidification par rapport à l’alimentation conventionnelle en phases », explique Mme Cloutier. « En revanche, à titre d’exemple, même si l’alimentation de précision pendant la gestation a réduit les impacts environnementaux, les truies gestantes représentent une proportion relativement faible de l’empreinte environnementale globale de la production porcine ».
Lors d'un essai d'alimentation en groupe, les systèmes d'alimentation de précision ont permis de maintenir les performances des porcs tout en améliorant l'efficacité d'utilisation des acides aminés et en réduisant l'excès d'apports en nutriments.
« L’alimentation de précision en groupe constitue une alternative pratique et évolutive aux systèmes d’alimentation de précision individuels », explique Mme Cloutier. « En adaptant mieux l’apport alimentaire en lysine aux besoins des porcs, elle permet de réduire la consommation inutile de lysine, avec une réduction équivalente à environ un tiers de celle obtenue grâce à l’alimentation de précision individualisée. Parallèlement, l’alimentation de précision en groupe améliore l’utilisation de l’azote sans compromettre les performances de croissance ni l’état de santé des porcs. »
Dans le cadre de l’étude, des essais visant à déterminer le nombre maximal de porcs pouvant être pris en charge par une station d’alimentation de précision ont montré qu’un ratio de 24 porcs par mangeoire entraînait une occupation excessive de celle-ci et une concurrence accrue entre les animaux, ce qui nuisait à leurs performances.
« Le premier essai a montré que des ratios de 16 et de 18 porcs par mangeoire semblent offrir le meilleur compromis entre l’utilisation de la mangeoires et la croissance des animaux », explique Mme Cloutier. « Lorsque nous avons essayé un ratio de 12 porcs par mangeoire, l’amélioration des performances n’était pas suffisante pour justifier une moins bonne efficacité d’utilisation de la mangeoire. Un autre essai est en cours cette année afin de confirmer ces résultats et de valider davantage les ratios optimaux de porcs par mangeoire. »
« Comme tout projet fructueux, celui-ci repose sur l’expertise diversifiée de plusieurs scientifiques », ce que Mme Cloutier s’empresse de souligner.
La Dre Aline Remus, d’Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC), dirige le projet. Ses travaux portent principalement sur l’amélioration des modèles d’estimation des besoins nutritionnels, en particulier des besoins en acides aminés, aux fins de l’alimentation de précision individualisée, ainsi que sur l’évaluation des avantages environnementaux, notamment la réduction des émissions de GES.
À titre de co-responsable du projet, Marie-Pierre Létourneau, de l’Université Laval, travaille à l’élaboration de modèles des besoins en phosphore et en calcium pour l’alimentation de précision individualisée.
Madame Cloutier, qui agit elle aussi à titre de co-responsable, se concentre sur la mise en œuvre pratique de l’alimentation de précision individualisée dans les exploitations commerciales.
Au bout du compte, qu’il s’agisse de nourrir des porcs ou de piloter un avion, tout est une question de précision. Grâce à des projets comme celui-ci, la science espère faciliter la tâche des éleveurs de partout au pays.
Article issu du projet « Swine Cluster 4 » :
Réduire les émissions de GES, les coûts d'alimentation et les besoins en main-d'œuvre grâce à l'alimentation de précisionResponsables du projet : Dr Aline Remus, Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC) ; Dr Marie-Pierre Létourneau Montminy, Université Laval ; et Laetitia Cloutier, Centre de développement du porc du Québec (CDPQ).